En répondant aujourd’hui à l’appel de l’Association des Maires de France, j’ai souhaité que nous nous rassemblions ici, devant la maison commune, notre mairie.
Ce soir, je veux m’adresser à vous avec la gravité que la situation impose, mais aussi en mon nom propre. Les mots que je vais prononcer engagent ma responsabilité d’élu, mais d’abord ma conviction d’homme et de citoyen.
Ma première pensée va, bien évidemment, à nos commerçants. À ceux dont le travail d’une vie a été saccagé samedi. À ces femmes et ces hommes qui se battent au quotidien pour faire vivre nos centres-villes, nos boutiques, nos restaurants.
Je pense aussi à nos mairies, symboles de la République, qui constituent notre premier service de proximité ; cette proximité perdue par de trop nombreux endroits, surtout dans nos campagnes. La mairie de Limoges, incendiée, celles de Marseille, où une statue de Marianne a été jetée au sol, de Lille, envahie.
Ma pensée va aussi à nos forces de l’ordre, aux policiers, mes collègues, et aux gendarmes, blessés ou éprouvés, qui servent trop souvent de boucliers humains. Je pense enfin à nos pompiers, qui interviennent au péril de leur sécurité dans des conditions intolérables.
Je le dis franchement : devant ces images de violence, je suis en colère. Et cette colère, je sais que nous la partageons tous.
Mais une fois qu’on a dit cela… une fois qu’on a exprimé notre indignation… que fait-on ?
Rappelons une chose fondamentale : les premiers coupables, ce sont les casseurs et les pilleurs. Rien ne valide la violence. Rien ne peut l’excuser.
Mais soyons lucides : ces casseurs ont des complices. Il y a ceux qui ont fait du slogan « tout conflictualiser » leur unique doctrine politique. Ceux qui trouvent toujours un « oui, mais », ceux qui relativisent la casse et s’abritent derrière des prétextes pour tout tolérer. En agissant ainsi, ils deviennent les complices moraux des pilleurs. Ils font sauter les digues de la République et ne cherchent qu’une chose : nous forcer à un choix délétère.
Et puis, en face, il y a ceux qui n’attendent que ça. Ceux qui observent le chaos en se frottant les mains, impatients de récolter les fruits de la colère. Ceux qui vous vendent des solutions simplistes, du miraculeux au claquement de doigts, en promettant de faire régner l'ordre par la baguette magique. Attention à ces marchands d'illusions ! Leurs remèdes d'affichage ne feront qu'engendrer un chaos plus grand encore. Sans compter qu'on les voit, par ailleurs, faire preuve d'une complaisance troublante avec des puissances étrangères autoritaires qui cherchent à nous déstabiliser.
Entre les pyromanes d'un côté et les fossoyeurs de nos libertés de l'autre, je refuse d'être pris en otage.
Mais être lucide, c'est aussi regarder les responsabilités des gouvernants actuels et passés.
Quand on n'entend pas les difficultés réelles de nos jeunes et de nos lycéens — et je ne parle pas de ceux qui se plaignent de trop travailler, mais de ceux qui étudient dans des conditions dégradées —, quand on n'organise pas le dialogue en amont, on laisse la rue aux casseurs. Et ces casseurs sont les idiots utiles du système : ils invisibilisent les vraies souffrances et étouffent le droit légitime de manifester pacifiquement.
Et puis, regardons le délabrement de nos services publics régaliens. En 2007, on a supprimé des milliers de postes de policiers et de gendarmes, fermé des compagnies de CRS et des escadrons mobiles aguerris au maintien de l'ordre, au motif de la Révision Générale des Politiques Publiques. Gestion aveugle, et sans discernement.
Et qu'a-t-on fait depuis 2012 pour réparer ces erreurs ? On a recruté, oui. Mais est-ce suffisant ? Résultat : on envoie aujourd'hui au contact des foules des agents peu ou pas formés à ces situations d'une extrême tension. Et je vous laisse imaginer ce qu’il peut se passer, lorsque l’on est dépassé, et qu’on ne dispose pas des outils nécessaires.
Et clairement, mes collègues ne disposaient pas, ce week-end, des outils nécessaires. A commencer par les informations. Puis, ce qui en découle, l’organisation.
Parlons de notre justice. Parce que j’entends déjà, cette petite musique, qu’on va entendre dès demain « regardez, ils les relâchent ». Mais que l’on se comprenne bien. Cette justice, elle est le parent pauvre de la République depuis 40 ans ! La France y consacre 77 euros par habitant, contre plus de 135 euros chez nos voisins allemands, espagnols ou italiens.
Alors oui, sous le coup de l'émotion, tout le monde crie : « Mettez les casseurs en prison ! ». Mais l’autre réalité, c'est que nos prisons sont remplies à 200 %. Pour y faire entrer un casseur aujourd'hui, qui fait-on sortir ? Un violeur ? Un trafiquant ? Et lorsqu'une procédure saute au tribunal parce qu'elle a été rédigée à la hâte sur un formulaire à cocher par des policiers débordés, la Justice ne fait qu'appliquer la loi. Souhaite-t-on une justice fondée sur des preuves et le droit, ou basculer dans la vengeance aveugle ?
Et puis enfin. Prenons un peu de hauteur. La Justice n'intervient qu'en bout de chaîne. Quand on en arrive là, c'est que tout le reste a déjà échoué. C’est bien en amont, qu’il faut agir.
Car un pays qui laisse ses écoles tomber en lambeaux, un pays qui abandonne sa police et sa justice, c'est un pays qui s'affaiblit de l'intérieur. Et un pays affaibli de l'intérieur devient la proie facile de tous les désordres, y compris extérieurs.
Regardez le monde aujourd'hui : il est instable, dangereux. D'anciens alliés embrasent la planète, des puissances autoritaires cherchent à nous déstabiliser. Comment voulons-nous que la France tienne son rang, comment voulons-nous défendre notre souveraineté et notre modèle républicain si nous sommes incapables de faire tenir nos propres institutions au quotidien ?
C'est pour cela qu'il faut une révolution intellectuelle. Retrouver ce qui fait la grandeur de la France, ce n'est pas un slogan nostalgique : c'est l'urgence de rebâtir nos fondations pour ne dépendre de personne.
Mais cela ne passera pas par des discours martiaux.
J’en reviens à l’origine de ce mouvement : nos lycéens. Derrière, c’est toute l’école, dont il est question. Et les enquêtes dites PISA disent aussi quelque chose qui, finalement, va dans le même sens. Nous ne sommes pas bons élèves.
Si nous devons mener cette révolution intellectuelle, c’est avant tout pour nos enfants. Parce que l’École est le premier rempart contre l’ignorance, contre la violence et contre le chaos. C’est là que tout commence, et c’est là que nous avons commencé à renoncer. Sauver notre École, Lui redonner des moyens (ou peut-être les réorganiser), de la considération, du sens et de l’exigence, c’est sauver l’avenir même de notre nation.
C’est ainsi, et seulement ainsi, que nous redonnerons tout leur sens à nos valeurs fondamentales :
La Liberté, celle de manifester, de débattre et d’exprimer ses désaccords, sans que jamais cette liberté ne soit confisquée par la peur, la casse ou le pillage.
L’Égalité, celle des chances, que seule une École républicaine forte peut offrir à chaque enfant de notre pays, quel que soit son quartier ou son origine.
La Fraternité, enfin, qui nous rappelle que nous faisons société ensemble. La fraternité envers nos commerçants éprouvés, envers nos forces de l'ordre et nos pompiers qui nous protègent, et envers cette jeunesse que nous ne devons plus abandonner aux marchands d'illusions.
Ne laissons ni les casseurs détruire nos rues, ni les pyromanes détruire nos esprits, ni les démagogues détruire nos institutions.
Retrouvons le courage de la vérité, le sens du travail et l'exigence républicaine.
